C'est peut être le métier le plus difficile à l'heure actuelle en Tunisie...Commis de l'Etat, habité par une conscience de l'intérêt général, l'inspecteur des impôts se charge des "basses besognes" ou considérées comme telles. C'est quand même paradoxal qu'un Etat aussi porté sur le social, aussi protectionniste n'arrive pas à avoir ne serait ce qu'une once de crédibilité quand il cherche à collecter l'impôt. Un esprit rebelle s'empare des tunisiens dès lors qu'ils doivent s’acquitter de ce dû et très peu conviennent de la nécessité d'un telle ponction. Peut être que la méfiance généralisée, le peu de crédibilité des institutions et l'exemple donné par le pouvoir sont derrière ce rejet de l'impôt.
Peut être aussi que l'histoire de la Tunisie elle même se reflète encore dans les esprits et que l'idée de dîme est intimement liée à un rapport de domination voir d'exploitation. Parler dans ce cas là d'esprit solidaire à l'échelle de la nation ou de contribution volontaire à l'effort collectif est hors de propos tellement le peu d'adhésion à ces valeurs collectives est patent.
Si l'impôt lui même est vécu comme une contrainte par la plupart des entreprises et des individus, il y a une autre dimension spécifique aux régimes et sociétés corrompues qui en rajoute une couche. Il est clair que sous Bourguiba et Ben Ali, l'Etat et son administration ont fait de l'impôt un instrument politique, permettant de distribuer les bons points à ceux qui étaient dans le sérail et de contraindre et forcer ceux qui s'opposaient aux dogmes ou sortaient de la ligne tracée. Les contrôles fiscaux, les complications juridiques, étaient le lot quotidien de bien des citoyens qui refusaient de payer au nom de leur entreprise le fameux impôt de solidarité feu 26-26. L'administration fiscale devenant dans ce cas un vulgaire satellite du ministère de l'intérieur.
L'impôt est donc probablement vécu comme une contrainte et non plus comme une démarche éthique, responsable marquant l'adhésion à un projet de société. Il ne faudrait pas pour autant penser que la solidarité entre les citoyens tunisiens est inexistante, bien au contraire...Car face à l'arbitraire judiciaire et cette réalité du modèle fiscal devenu exception plutôt que loi (dans le sens appliqué uniquement pour faire peur et dissuader), d'autres solidarités se nouent et on assiste à l'émergence de phénomènes tribaux, de réseaux,...Les cellules du RCD étaient probablement beaucoup plus courues dans ce sens là plutôt que dans le sens d'une participation active à la politique du parti unique. C'est à dire qu'il s'agissait pour les personnes impliquées dans ces réseaux de se prémunir de l'arbitraire administratif et de protéger leurs intérêts en créant des liens avec cette même administration et en présentant une solidarité à l'échelle d'un groupe réduit.
Les sédiments laissés par de telles pratiques se retrouvent dans les conflits tribaux qui ont endeuillé la région du centre ouest ces derniers mois, car à défaut d'un sentiment d'appartenance et d'une solidarité nationale, les citoyens se tournent vers une solidarité de groupe. L'Etat ne parlant plus dès lors à des individus autonomes mais devant faire face à des groupes de pression aux pouvoirs quasi-claniques.
Casser cette approche et revenir à la notion de citoyenneté et de responsabilité devant la loi ne va pas être une chose aisée, surtout que cette culture de la négociation, du compromis est bien ancrée et persistera au delà des l'assemblée constituante qui se prépare. Tout ceci est d'ailleurs déjà bien visible dans les rapports actuels entre une administration toujours aussi féroce dans la répression individualisée mais qui écoute et rentre dans la politique du compromis dès lors qu'elle a face à elle des groupes de pression ou des intérêts collectifs. Personne ne peut reprocher cette approche aux citoyens qui sentent face à eux l'ogre étatique prêt à tout pour les museler et qui sont obligés quelque part de rentrer dans ce rapport de force et par de là même nier leur statut d'individu indépendant. On commencera donc à parler de démocratie uniquement quand la notion de citoyenneté reviendra sur le devant de la scène et que nos droits et devoirs ne seront plus portés par des logiques de partis/tribus/groupes mais par une logique de l'individu face à la collectivité.
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