Le sujet de la dette est épineux, il revient régulièrement à la table et je l'avais déjà évoqué dans le passé (Bono et la dette tunisienne) sans que ça ne suscite plus de débat ou de commentaires que d'habitude.
Merci donc au G8 qui a permis de remettre la question dans les agendas politiques et de voir un petit peu comment chaque parti politique se positionnait sur le sujet. Seul Ettajdid a à mon sens donné une réponse argumentée et claire. (voir ici par exemple). Leur réponse a cependant plus porté sur la pertinence d'une demande d'annulation de la dette que sur la dette elle même et les nouveaux prêts qui seront accordés à la Tunisie dans le cadre de l'accord entériné pendant le dernier G8.
L'économie tunisienne est par essence une économie de l'endettement mais cet endettement contrairement à ce qu'on pense n'est pas un endettement d'investissement, c'est à dire servant surtout des projets long terme,etc...il s'agit plus de joindre les deux bouts en fin de mois et bénéficier donc d'une trésorerie qui permet de faire face aux dépenses courantes. D'où la dépendance très forte par rapport aux rentrées de devises. La saison touristique qui s'annonce donc morose (et donc la rareté des devises) est derrière cette frénésie emprunteuse plus que véritablement les différents plans de développement à long terme sensés remettre l'économie sur de bons rails et enrayer le chômage de masse.
La Tunisie emprunte donc beaucoup sur les marchés financiers et bénéficie d'un statut plutôt enviable car elle rembourse généralement très bien les différents bailleurs. L'insistance du gouvernement à repayer donc les intérêts de la dette (même si cela se fait grâce à un nouvel endettement) est compréhensible et va donc dans le sens de la préservation de l'image de la Tunisie bon élève de la région. La préférence Tunisienne se voit aussi au niveau de la classification des pays récipiendaires de l'aide par les bailleurs internationaux. Car il ne faut pas l'oublier, une banque qui veut investir dans la région dans le cadre d'un programme donné par exemple aura plus tendance à choisir la Tunisie que l'Algérie disons. Cette forme de protection (car la Tunisie est plus souvent comparée à des pays voisins plutôt qu'à des pays qui ont la même note d'un point de vue capacité de remboursement) a quand même permis aux gouvernements de M.Ghannouchi (car il ne fait pas de doute là dessus, c'est bien lui qui a géré ce choix de l'emprunt lors des vingts dernières années) de bâtir une chaîne de l'endettement qui fait le lien entre les bailleurs internationaux et les investisseurs locaux.
On parle en effet très souvent des créances douteuses gravitant autour des banques tunisiennes mais on oublie aussi que cette approche est un choix gouvernemental avant tout (les banques privées ou publiques restent d'ailleurs souvent perçues en Tunisie comme partie prenante de l'Etat). En travaillant toujours autour de la notion d’accommodement (cf. la négociation en cours sur les affaires de chèques sans encours), et en négligeant l'appareil judiciaire à ce niveau là (très peu de condamnations pour non remboursement de dettes par ex,...), l'état se pose en protecteur de l'ordre social et assure donc une certaine cohésion au nom de la protection de l'emploi et des investisseurs locaux. Les banques donnant de l'argent à des projets non motivés sur la seule garantie du nom de l'emprunteur, il est clair que les investissement tunisiens restent cantonnés à une certaine classe de notables qui même lorsqu'ils ne remboursent pas leurs dettes ou font des erreurs de gestion ne sont pas sanctionnés par le système. Lire à ce propos B. Hibou par exemple et son analyse détaillée des rouages de l'économie tunisienne.
Ce qui est frappant au delà de ce constat c'est que les bailleurs de fond étrangers ont eux aussi fini par se ranger du côté tunisien et accepté de financer une telle économie même s'ils constataient que dans les faits un tel système ne générait pas d'emplois, et tuait dans l'oeuf toutes les tentatives d'investissements venant de personnes en dehors des quelques familles d'investisseurs connues. Ils ont en quelque sorte choisi de fermer les yeux sur l'utilisation de l'argent (je ne parle pas aussi de détournement mais bien d'efficacité des réformes,etc...) du moment que l'état tunisien continuait à rembourser régulièrement.
Cette dépendance au marchés financiers est en train de se perpétuer bien après le 14 janvier, et pendant que les masses se mobilisent sur le champ politique, elles laissent le volet économique (par nature rébarbatif) aux pontes de l'ancien régime et autres technocrates affiliés. Il suffit pour cela de voir la confiance et le soutient inconditionnel affichés par certains (pas les moins informés ou éduqués en plus) à E. Jouini et consorts. Une façon de leur remettre les clefs du coffre et s'en tenir à leurs choix en arguant que le sujet étant technique il ne devrait pas faire l'objet d'un débat voir même sorti de la sphère politique.
Au delà de la volonté affichée de garder le même modèle de développement (après tout diront certains il a quand même assuré à la Tunisie une certaine stabilité économique sic.), c'est le risque de voir, maintenant qu'on a la liberté politique le champ de son exercice se restreindre inéluctablement. Peut on parler de démocratie lorsqu'un parti au pouvoir décidera de re-nationaliser certains secteurs et qu'il ne pourra pas le faire sans le risque de voir les marchés financiers accueillir froidement la nouvelle et sanctionner tout de suite le pays le mettant dans une situation inextricable car ne pouvant plus faire face à ses dépenses courantes? Il suffit de voir aussi le cas de la Grèce, et le choix qu'offre l'UE et le FMI au pays entre une faillite quasi-assurée et un refinancement au prix de la renonciation de la Grèce à sa souverainté (au niveau des impôts, des privatisations,etc...) C'est cette dépolitisation de l'économie qui est à combattre et ce vers quoi l'augmentation de la dette devrait nous amener en dépit des discours encourageant et des promesses de lendemains heureux.
A vouloir maintenir aussi le système économique actuel on risque de se retrouver dans la même situation qu'hier, c'est à dire du chômage en veux tu en voilà et surtout une dépendance accrue aux décideurs européens par exemple. Il suffit pour cela de se rappeler l'impact sur les choix économiques que peut avoir un accord de libre échange sur certaines marchandises (secteur textile,...) Le risque est donc grand de perdre notre autonomie et notre capacité de choisir l'avenir pour lequel les électeurs voteront. Faire de cette révolte, une révolte politique uniquement revient à ignorer les demandes de justice sociale et égalité des chances qui l'ont bâtie en perpétuant une économie même pas libérale mais dirigiste et clanique.
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