
J'ai fait le parallèle précédemment entre la révolte espagnole qui se dessine et la révolte tunisienne, en insistant sur le dépassement de la démocratie indirecte et la nécessité de prise en main de la chose politique par les citoyens.
Car il ne suffit pas d'être un spectateur, commentateur de la vie politique qui se contente de voter, il faut aussi pouvoir influencer certains choix voir même les imposer.
De telles expériences de démocratie directe ont déjà été menées en Amérique latine notamment et l’expérience de la commune n’en est clairement pas à ses débuts. Même si de prime abord j’étais assez sceptique quant aux prises de positions à l’encontre de la censure des sites pornographiques en Tunisie, je pense qu’au final une telle implication est salutaire. Dans le sens où elle amène une expérience de confrontation à l’état de droit et permet au pire d’ajuster l’angle d’approche au mieux de reconquérir du terrain.
Je trouvais en effet très réducteur de relier la notion de liberté d’expression (que j’associe inconsciemment à une participation active à l’opinion publique) à une notion de spectateur passif qui au final ne demande qu’une chose…pouvoir choisir d’accéder au contenu qu’il désire. La pornographie étant un bien marchand comme un autre voir certainement l’aboutissement ultime de l’idéologie capitaliste (dans le sens assouvissement des moindres désirs du consommateur du moment où il est prêt à y mettre le prix…quoiqu’en Tunisie on a uniquement le droit à du bas de gamme et des produits d’appels gratuits cf. RedTube & consorts), j’ai eu beaucoup de mal à me représenter cette lutte comme une lutte pour la liberté d’expression. Après tout, il y a tout de même un large champ d’action à ce niveau…que ça soit pour la représentativité de certaines voix dans les médias, que ça soit dans l’appel et le contrôle de l’impartialité de ces mêmes médias officiels ou bien tout simplement combattre l’opacité des actions du gouvernement de transition et appeler à plus de transparence dans les choix (l’exemple typique étant les engagements tunisiens auprès des bailleurs de fonds internationaux et pour lesquels on n’a aucun détail pour l’instant).
La prise de position et le basculement dans l’action face à cette censure a par contre constitué (pour moi du moins) une prise de conscience du rôle actif que se doit de jouer un citoyen lambda. Et au final, que la cause soit plus noble ou pas, l’essentiel est ailleurs car au-delà de l’action la censure de ses sites pose un certain nombre d’équations difficiles à résoudre simplement en légiférant ou en revenant à l’action judiciaire. Si je me réjouis de la tournure judiciaire que prend l’affaire (car en d’autres temps l’ordre serait venu de l’exécutif sans possibilité de recours ou de débat), l’application de la "peine" est entourée de couacs et autres incertitudes quant aux implications d’un tel choix. Censurer la pornographie revient en effet à mettre en place un dispositif institutionnel de filtrage dont on connaît tous les effets de bord plus que pervers. Le régime de Ben Ali a d’ailleurs souvent eu recours (contrairement à ce qu’on aurait pu penser) à des textes de lois pour prendre des mesures liberticides. On se rappelle ainsi tous de jugements faits pour protéger la sureté de l’état ou bien de la fameuse loi pour la protection de l’économie nationale qui permettait de fermer le clapet de n’importe quel quidam osant s’attaquer à certains dogmes ou critiquant les orientations de la Tunisie du changement (dépeindre par exemple l’emprise policière revenait à perturber l’image idyllique de la Tunisie auprès des touristes et donc mettre en danger l’économie nationale, excellente raison du temps de Ben Ali pour emprisonner et torturer. Et tout ceci est tout à fait légal puisque la loi l’interdisait). La Tunisie du droit et des institutions existait vraiment, mais avec des magistrats à la botte et une population consentante on pouvait faire dire à la loi ce qu’on voulait et l’appliquer de façon encore plus vicieuse que ce qu’Abdelaziz Ben Dhia lui-même avait planifié.
Cette expérience de démocratie directe est donc un champ d’expérimentation plus qu’intéressant pour savoir se positionner sur l’échiquier politique et au final marquer notre défiance vis-à-vis de ces partis politiques si prompts à caresser dans le sens du poil mais ô combien incapables de se positionner et rester fidèles à leurs engagements et promesses. Je continue tout de même à penser qu’une telle mobilisation aurait du avoir lieu contre d’autres agissements du gouvernement actuel (on en revient au problème de la dette et du plan de mise à niveau des régions oubliées proposé dernièrement par le gouvernement d’Essebsi). Ne serait ce que parce qu’il est plus facile de fédérer une certaine population autour de ces problématiques que de trouver un compromis sur des questions autrement plus complexes. Se décourager devant l’ardeur de la tâche est donc compréhensible, mais ne pas prendre les armes que nous offre la démocratie pour contrer les agissements du gouvernement de transition reste répréhensible à mes yeux.
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire