Depuis quelques semaines le "happening" tendance Femen est devenu en Tunisie le sujet du moment. La tendance est à la surenchère à coup de cris du coeur soutenant l'Acte, face aux cris d'effrois de ceux qui voient devant leurs yeux la réalité d'un pays déchiré entre deux réalités. Naturellement, je ne n'adhère nullement au flot d'insultes et de menaces que la demoiselle a dû subir et qui ne démontre qu'une chose : la vacuité de la pensée et des arguments. Je m'abstiendrai donc de commenter ou de chercher des explications à cette tendance (pas forcément machiste ou paternaliste) à incriminer et à demander à tort et à travers que la justice divine s'exerce sur ceux d'entre nous qui auraient pêché. A quoi bon un jugement dernier serais je tenté de leur répondre si vos préceptes religieux veulent déjà nous juger ici-bas? Je m'abstiendrai également de toute critique du vide politique incarné par les Femen.
Mes pensées vont plutôt à cette grande oubliée de notre démocratie naissante, celle qui nous garantit un minimum d'équité, celle qui nous protège et nous défend contre les abus, celle qui règle aussi nos différents et nous cimente autour de ce minimum de choix et de valeurs dans lesquelles on s'est retrouvés. On appelle souvent à la réformer comme cette blonde d'Aquitaine qu'on abat par la suite. Elle est pour beaucoup d'entre cet enfant malade en qui on a perdu tout espoir. Et pourtant elle existe, et pourtant elle applique sa glaive jour après jour, et pourtant beaucoup sont ceux qui la nourrissent de leur sueur, de leurs espoirs et de leur sang. Mais quelle insulte que de la réduire aujourd'hui à un article ou deux d'un quelconque code civil qu'on cite par dessus l'épaule sans se soucier de tous ceux qu'on a piétiné juste avant? Honte à ceux qui se drapent de ses principes pour mieux s'en défaire quand ils poussent leur "cri".
Cette oubliée c'est notre justice avec ses lois imparfaites, ses contraintes, ses procédures, sa morale sous-jacente et son appareil nécrosé. Décrite ainsi on pourrait la croire mourante, agonisante, prête à laisser sa place au règne du couperet médiatique celui qui fait de la rumeur une vérité et de la vérité une plaisanterie morbide. Et pourtant elle vit serait on tenté de répondre. Son temps n'est pas le même que le nôtre, son opacité quand la transparence est la règle nous rend méfiants envers elle alors que c'est de notre confiance qu'elle se nourrit. Je m'agace et ça m'attriste de voir que c'est la dernière qu'on invoque quand il s'agit de répondre à ces problématiques qui nous tiraillent.
Amina a contrevenu aux lois de la république et ses détracteurs n'ont d'autre choix que de porter plainte ou se taire. On me rétorquera que ces lois "liberticides" ne sont plus valables maintenant que la révolution a eu lieu et que l'urgence est justement à une reconception de nos valeurs et de nos lois par la force des images chocs et des positions extrêmes. Dire cela c'est faire preuve d'un aveuglement criant et d'un oubli (conscient?) des résultats qu'une élection démocratique nous a révélé à propos de nos consciences, de notre société et de nos valeurs. Dire cela c'est croire que notre position d'élite soit disant éclairée nous autorise à tout faire pour imposer nos choix de vie et notre sacro-sainte liberté.
Dire cela c'est surtout nier ce mur qui protège toute société démocratique, celui du respect des lois. Car remettre en cause une loi et argumenter dans ce sens est une chose, mais l'outrepasser pour signifier sa fin en est une autre. Comme si se parer d'un progressisme social et enfreindre une loi suffisait pour faire l'économie d'un débat, d'une réflexion en vue d'une adhésion plus large à une évolution des valeurs.
Certains n'hésiteront pas à comparer cette action (se montrer nu sur Internet) à celle de ces femmes qui en leur temps ont enfreint la loi pour avorter, confondant liberté de disposer de son corps et provocation stérile. Mais de quel projet cette action est elle porteuse? Que propose Amina pour changer ces mentalités sclérosées et qui ne comprennent pas que le corps d'une femme n'est pas uniquement un objet de désir ? Leur imposer cette poitrine et ce message glauque fera il autre chose que pousser ses détracteurs à se recroqueviller sur leurs positions? Ne leur donnera il pas les arguments dont ils rêvaient depuis bien longtemps? C'est avec une facilité déconcertante qu'ils vont maintenant utiliser cette image qui a fait le tour de tous les médias et cette histoire ridicule pour montrer du doigt le mal maintenant personnifié. Combien sont ceux qui aujourd'hui en Tunisie considèrent cet acte comme un acte d'émancipation ? D'un côté comme de l'autre la vacuité du propos et l'insignifiance de la pensée conjuguées à l’immédiateté du temps médiatique empêchent de se poser les vraies questions comme celles de savoir si tout progrès sociétal est forcément un progrès, si c'est bien une révolution qu'on a vécu ou une simple révolte, si cette révolte n'est plus qu'un paravent derrière lequel on est tous en train de se cacher pour demander tel ou tel privilège ou droit ou si c'est toujours une révolte pour la dignité, le droit au travail et la liberté. Qui pendant ce temps là pour protéger cette justice qu'on jette comme un mégot de cigarette une fois qu'on a en a tiré ce peu de substance qui lui reste ?
